Fête du Travail et éloge des 35 heures, une tribune de Yves Besançon

Nous publions ici une tribune de Yves Besançon parue dans Mediapart.

Elle pointe avec justesse l’abandon à gauche de l’idée même de réduction du temps de travail. Une capitulation idéologique qui n’a pas fini de faire des ravages en légitimant le discours néo-libéral.

En cette journée de la fête du Travail, nous aurions profondément manqué de respect à la fois aux travailleurs et aux chômeurs -officiels et non-officiels -, si nous n’avions pas une noble pensée pour le passage vertueux aux 35 heures à la fin des années 90 en France, qui fut juste socialement et efficace économiquement. Car, n’en déplaise cruellement au pouvoir hollando-UMPiste en place depuis 2012 et à la droite, tous deux obsédés aveuglément par la logique du moins-disant social, la réduction du temps de travail (RTT) est un des marqueurs essentiels du progrès social et reste, qu’on le veuille ou non, sous des formes diverses à discuter, une des voies incontournables à la diminution durable du chômage de masse.

Après l’adoption en 1981, sous François Mitterrand, des 39 heures et de la cinquième semaine des congés payés, la société et l’économie françaises ont donc renoué, un temps, avec le sens de l’histoire, grâce aux deux lois successives intervenues en 1998 et 2000 permettant le passage aux 35 heures, lois auxquelles la socialiste Martine Aubry, ministre du Travail de l’époque, a laissé son nom.

Rappelons tout d’abord que si la fin des années 90 a été une période particulièrement dynamique pour l’économie mondiale, le rythme de croissance en France y a été beaucoup plus élevé qu’ailleurs. Dans un contexte de fortes créations d’emplois, de l’ordre de plus 2 millions d’emplois entre 1997 et 2002, les 35 heures seraient donc à l’origine d’un gain net en emplois de l’ordre de 300.000 à 350.000 selon la plupart des études empiriques sérieuses consacrées à ce sujet, dont celle de l’Institut national de la statistique et des études économiques – Insee – (1).Incontestablement, la RTT a contribué à renforcer la baisse du chômage, directement par le partage du travail qu‘elle a permis d’effectuer à niveau de production constant, mais aussi indirectement par les effets vertueux expansionnistes sur la demande induits par la hausse du pouvoir d’achat. Et cela sans détérioration des marges bénéficiaires des entreprises, si l’on en juge par les comptes de l’Insee, contrairement à la propagande traditionnelle insupportable du patronat portée haut et fort quotidiennement par son porte-parole, le Medef, grâce notamment aux allègements conséquents de cotisations sociales accordés aux entreprises – déjà à l’époque ! – et à la hausse de la productivité des travailleurs induite par la RTT.

Ce qui est vrai dans un contexte déjà favorable à la croissance, comme celui de la fin de la décennie 90, l’est encore plus, aujourd’hui, avec plus de 5 millions de chômeurs et près de 10 millions de pauvres. La réduction du temps de travail fait partie des instruments indispensables de la lutte contre le chômage dans la perspective d’une baisse durable, et non pas seulement conjoncturelle, du chômage (2). Au lieu de revendiquer fièrement sa responsabilité historique dans le processus de la RTT, et de le présenter comme une traduction irréversible du progrès social et un instrument de justice sociale et de partage du travail dans le cadre de la lutte contre le chômage, on aura pu remarquer, surtout depuis l’élection de François hollande, qu’au contraire, le parti socialiste ne veut plus entendre parler de RTT. Pire encore, certaines voix en son sein se laisseraient bien séduire par les sirènes libérales de l’UMP qui voudraient démanteler les 35 heures comme étape première à un retour aux conditions de travail proches de celles du XIXè siècle.

Ainsi, au lieu de se laisser porter par la vision progressiste d’une politique structurelle réellement socialiste, éclairée en particulier par le partage du travail dans le cadre de la RTT, le pouvoir en place, en parfaite continuité avec les orientations de l’ancienne présidence sarkozyste, en les accentuant même un peu plus vers un cap droitier, préfère manier les deux bâtons traditionnels du néolibéralisme, la politique de l’offre d’un côté et la politique d’austérité de l’autre, comme l‘a encore consacré, mardi, le vote à  l’Assemblé nationale du plan Valls des 50 milliards d’économies par une majorité « socialiste ».

Une façon comme une autre au PS de célébrer la fête du Travail avant l’heure….dans la pure tradition hollando-vallsienne. Les premiers pas d’une marche commune du PS et de l’UMP en ce 1er mai ?

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(1) « Les effets de la RTT sur l’emploi : des simulations ex ante aux évaluations ex post »,  Alain Gubian, Stéphane Jugnot, Frédéric Lerais et Vladimir Passeron. Économie et statistiques, n°376-377, Insee, 2004.

(2) Par rapport aux tendances de long terme prévisibles de l’évolution des gains de productivité, se reporter à l’article suivant d’Yves Besançon : Plaidoyer pour la semaine des 32 heures.

 

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