Fukushima en France ? Comment on programme l’inaction. Une tribune de Jean-Jacques Delfour

Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud est l’auteur de La condition nucléaire. Réflexions sur la situation atomique de l’humanité, 2014, l’Échappée

Et si Fukushima avait lieu en France ? Le 3 février 2014, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité intérieure, soupesant l’hypothèse, publiait un « Plan national de réponse : accident radiologique ou nucléaire majeur ». L’État n’y envisage pas la cause réelle de la catastrophe nucléaire : l’existence même des centrales nucléaires, machines fragiles que les ingénieurs sont incapables, en cas de panne du circuit de refroidissement, de contrôler, laissant les matières radioactives extrêmement dangereuses contaminer pour des dizaines de millénaires tout l’environnement. L’État ne veut pas voir l’incompétence des nucléologues face à une catastrophe majeure – ce que démontre depuis 3 ans le désastre de Fukushima. Il refuse le remède de bon sens : arrêter les réacteurs nucléaires avant la catastrophe.

JAPANESE EARTHQUAKE AND TSUNAMI

Au prétexte de « la capacité de résilience de la société » (sic), l’État décide unilatéralement d’exposer le pays à la catastrophe nucléaire qui polluera l’Europe entière, pendant 100 000 ans, condamnant des masses énormes d’êtres humains à la contamination radioactive engendrant maladies graves, cancers, morts prématurées.

Ne pouvant pas l’avouer, ce Plan minimise massivement tous les aspects. La phase d’urgence (période de rejets radioactifs) est réduite : quelques heures à quelques jours. À Fukushima, les rejets durent depuis 3 ans… De même, la phase de sortie d’urgence ne dure que quelques jours ; la phase post-accidentelle : quelques années. On sourit devant un tel optimisme.

Impuissance, irresponsabilité

En réalité, le Plan présuppose un accident nucléaire qui n’a presque pas lieu. La situation est placée sous contrôle rapide, et l’accident génère une radioactivité qui n’en est pas : la contamination est censée durer « plusieurs années, voire plusieurs dizaines d’années » quand on sait qu’en réalité, elle se calcule en centaines de milliers d’années.

Le Plan précise que l’exploitant, pendant l’accident, a pour tâche d’« assurer le refroidissement du combustible, contrôler les réacteurs, garantir le confinement et protéger l’environnement » ; ce sont précisément toutes ces fonctions qui défaillent pendant la catastrophe nucléaire !

La prise en charge sanitaire se ramène à :

– un peu d’évacuation ;

– beaucoup de « douche au savon » (sic) ;

– la mesure de la contamination interne des personnes vulnérables ;

– l’enregistrement des personnes pour le suivi épidémiologique (c’est-à-dire la transformation d’une catastrophe en source d’informations et une région en laboratoire).

Le souci dominant est la continuité des activités économiques, voire la « reconquête de territoires » contaminés… Le plan encourage donc la solidarité, une « mobilisation des populations » incitées à accueillir les personnes déplacées tout en continuant de travailler.

Ces conseils sont l’aveu d’une impuissance acceptée et d’une irresponsabilité maintenant notoire.

Autogestion de sa propre contamination

Le Plan insiste particulièrement sur « la résilience du pays, de la société, des entreprises et des services publics ». La résilience, notion clinique élaborée par Boris Cyrulnik afin de nommer la résistance interne de certains enfants à la maltraitance, sert de référence.

Le message est clair : en cas de catastrophe nucléaire, débrouillez-vous ! Vous ne pourrez compter que sur vous-mêmes ! La résilience : masque élégant de l’impuissance !

Ce qui est dans le droit fil de la quasi-irresponsabilité de l’exploitant du nucléaire définie par la Convention de Paris du 29 juillet 1960 et la loi du 30 octobre 1968 qui prévoient qu’une partie très importante du coût d’un accident nucléaire soit imputée aux futures victimes. Cet abandon des populations à la radioactivité correspond au rêve technocratique de l’autogestion, par chacun, de sa propre contamination et de la gestion de sa propre vie sous « contrainte radiologique », bel euphémisme pour désigner une prison nucléaire (surveillée par les forces de l’ordre).

Il en résulte la minimisation systématique des risques, qui accompagne les machines-à-agiter-des-êtres-radioactifs (bombe atomique et centrale nucléaire), que ce soit pour des motifs de secret militaire ou de discrétion industrielle sur les pollutions ; d’où l’aspect conte de fée du Plan : la catastrophe nucléaire est maquillée en un événement bref, rapidement suivi par la « reconquête » des territoires contaminés (le Plan parle d’« évolution rapide de la situation radiologique » !).

Chacun devine que ce sera une contamination générale, l’improvisation, la panique, le mensonge et le chaos.

Le langage militaire est normal. Le nucléaire a d’abord été une technologie de mort et la chaudière nucléaire électrogène n’a rien changé : les micro-soldats atomiques produisent tantôt de la mort, tantôt de l’électricité, tout en restant tueurs malgré ce changement d’atelier.

Le général de corps d’armée, Jean-Marc Duquesne, définissait le 18 septembre 2013 la résilience :  « la volonté et la capacité d’un pays, de la société et des pouvoirs publics, à résister aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeures, puis à rétablir leur capacité de fonctionner normalement »

La tactique de communication consiste à considérer la catastrophe nucléaire comme un accident industriel gérable et assez bref, ou bien comme une agression ennemie qui exige résignation et sacrifices.

Fukushima pollue pour des millénaires

Mais elle n’est pas gérable. Fukushima est un volcan radiologique qui pollue depuis 3 ans le Pacifique et le monde entier, pour des millénaires. Il n’y a aucune solution technique viable : cette catastrophe, prévue en 2007, démontre plus que l’incompétence des ingénieurs du nucléaire : l’irresponsabilité totale des politiques qui les dirigent.

Il est difficile d’agir sur les causes d’une agression ennemie. Tandis qu’il est parfaitement possible d’empêcher un désastre nucléaire en amont : en arrêtant les réacteurs avant la catastrophe. Désastre dont la probabilité augmente chaque jour : inexistence de moyens techniques adaptés et rodés, vieillissement des cuves et des machines, quasi-absence du souci d’une sécurité suffisante dans la conception comme dans l’usage, concurrence capitaliste qui tend à banaliser la négligence.

L’assimilation de la catastrophe nucléaire à une agression de guerre dévoile la vraie nature des centrales nucléaires : des machines de mort ; est-il déraisonnable de demander à ne pas se faire la guerre à soi-même ?

Ici, en France, demain, dans dix jours, dans cinq ou dix ans, à la suite d’une panne du circuit de refroidissement, quelles qu’en soient les causes, un réacteur de centrale nucléaire peut dépasser un seuil de non-retour. Et ainsi, du fait de l’absence de technologies de contrôle et de l’inanité du Plan national de réponse, cette catastrophe prévue (et de plus en plus probable) peut contaminer pour des millénaires et de manière irréversible une zone s’étendant sur plusieurs continents, provoquant pendant des millénaires maladies graves, malformations des fœtus, et morts prématurés. Chacun est moralement et politiquement fondée à exiger l’arrêt des réacteurs nucléaires avant la prochaine catastrophe.

Publicités