Au pays de Poutine, les opposants, les journalistes, les homosexuels, les écologistes pris pour cibles

Lioudmila Garifoulina, député de l’assemblée municipale de la ville de Staraïa Koupavna, à 20 km à l’est de Moscou, a été poignardée  mercredi soir près de son domicile par un inconnu qui lui a donné plusieurs coups de couteau, précise le communiqué.

La député est opposée à la destruction d’une forêt locale menacée par des promoteurs immobiliers

Mme Garifoulina, âgée de 63 ans,a été opérée mais se trouve toujours dans un état grave.

La député avait déjà été attaquée par un inconnu en novembre 2012 qui s’était soldée par un traumatisme cranien. 

Plusieurs militants écologistes russes ont été attaqués en Russie ces dernières années, notamment le journaliste Mikhaïl Beketov qui avait pris la défense de la forêt de Khimki, au nord de Moscou, mise en danger par la construction d’une autoroute pour relier Saint-Petersbourg, projet auquel est associé le groupe Vinci, le même groupe désigné pour Notre-dame-des-Landes.

Violemment attaqué en novembre 2008, M. Beketov a été amputé d’une jambe et se déplace en fauteuil roulant. Un autre opposan à ce projet, l’écologiste Konstantin Fetissov, est tombé dans le coma après une attaque violente en novembre 2010.

Les attaques se sont aussi multipliés contre les homosexuels.

En avril 2012, un autre militant écologiste avait aussi été agressé.

12 décembre 2012.

Voici la traduction d’une lettre ouverte adressée par les défenseurs de la forêt de Khimki, près de Moscou, au PDG du Groupe Vinci.  Ce groupe détient par le biais d’une de ses filiales, la Northwestern Concession Company (NWCC) , la concession pour la construction et l’exploitation de la première autoroute privatisée en Russie.  L’original a été posté en russe il y a quelque temps déjà sur le site de Ekooborona, le mouvement pour la défense de la forêt de Khimki.

M. Xavier Huillard
VINCI
Siège social
1, cours Ferdinand de Lesseps
F-92851 Rueil-Malmaison Cedex
France
Tél. : (+33) 1 47 16 35 00
Fax: (+33) 1 47 51 91 02

Monsieur,

Des écologistes et défenseurs des droits de l’homme russes et étrangers vous ont à maintes reprises fait part d’informations relatives au danger écologique et aux incohérences techniques du projet d’autoroute Moscou – Saint Pétersbourg qui traverse la forêt de Khimki.  Ce projet réunit en effet tous les vices qui empêchent la Russie de se développer en tant que pays moderne et démocratique, notamment: 

  • la corruption: Même le président Medvedev a été obligé d’admettre que le tracé retenu « ne représentait pas le meilleur choix », et que  « l’intérêt public a été sacrifié aux intérêts commerciaux de certains ».
  • l’incompétence: Selon un étude d’experts indépendants, le tracé proposé aggravera inévitablement la crise de circulation dans le nord de Moscou, puisque que l’infrastructure urbaine n’est pas en mesure d’absorber le volume de trafic arrivant de la nouvelle autoroute. Une autoroute à péage destinée à la circulation à grande vitesse, traversant des zones forestières, ne peut pas être une solution aux problèmes de fluidité de la circulation locale qui prédomine dans ce secteur.
  • le mépris des principes du développement durable:  Plus de mille hectares de la forêt de Khimki subiront un préjudice irréparable du fait de la fragmentation, de l’abattage des arbres et de la dégradation subie par l’écosystème dû aux effets de l’autoroute. Ce sacrifice ne peut être justifié, car il existe des solutions alternatives aux problèmes de transport qui sont sans danger pour l’environnement, notamment le développement du transport en commun ainsi que la construction de voies supplémentaires parallèles à l’actuelle route de Léningrad, en utilisant les bandes de terrain qui longent les lignes de transmission électrique.  Cette solution éviterait entièrement la destruction de maisons, ce dont le ministère des transports a menacé les habitants de Khimki.
  • l’état de non-droit: La législation russe interdit l’aliénation des terres dans les zones forestières lorsque existent d’autres possibilités pour la construction. Une expertise indépendante a révélé de nombreuses violations de la loi pendant le « forçage » du projet. Pour ce qui est de la zone au-delà de Khimki, où la route doit poursuivre sa traversée de la forêt, aucune tentative n’a été entreprise pour rechercher des parcours qui réduiraient les dommages à l’environnement. La Cour suprême de Russie a fait la sourde oreille aux arguments des défenseurs de l’environnement, tout comme elle l’avait fait pour les défenses de Khodorkovski et Sutyagin. La décision du tribunal a été sévèrement critiquée par des organisations de défense des droits de l’homme telles que le groupe moscovite d’Helsinki et le Mouvement pour les droits de l’homme.
  • la répression à l’encontre de la société civile:  Vous n’êtes certainement pas sans savoir que les tentatives de construction de la route à travers la forêt de Khimki cet été ont provoqué une vague de protestations. Les arrestations arbitraires, les matraquages de militants, et la récente tentative de fabriquer une procédure pénale contre une des défenseures de la forêt, Alla Chernyshova, mère de deux enfants âgés de 4 et 6 ans, seront sûrement suivis dans un proche avenir par d’autres exploits tout aussi dignes. Sergei Kelbakh de la société Avtodor profère déjà des menaces de « châtiments sévères » à l’encontre de ces personnes hardies qui se dresseraient sur la voie de ce projet scandaleux. Il semblerait que cette menace soit le dernier argument qui reste aux promoteurs du projet dans le dialogue avec la société civile.

Votre société, M. Huillard, continue malheureusement de participer aux activités de la société NWCC, «concessionnaire» du projet, tout en refusant systématiquement de reconnaître ce qui est depuis longtemps déjà une évidence pour plus des deux tiers de la population de Russie qui rejettent catégoriquement le projet de construction d’une autoroute passant à travers la forêt. Vous ne vous êtes pas non plus laissé impressioner par le refus des principales banques européennes de participer au financement de cette escroquerie, qui est dorénavant porté à 100% par le budget fédéral de la Russie et les banques russes contrôlées par l’Etat, alors que tous les risques engendrés par la flagrante incompétence du projet sont assumés pour votre société par le governement russe, sur les déniers des contribuables russes.

Cependant, vous avez avec vous un des amis les plus proches de M. Poutine, Arkadii Rotenberg.  Avec son concours, votre société a la possibilité de s’accaparer hors tout contrôle et avec impunité ces zones forestières privatisées par le gouvernement Poutine, au prix « juste » de cent euros l’hectare; et  elle peut en faire de même avec l’argent des contribuables russes.  Ces seuls faits suffiraient en toute probabilité à faire oublier les belles paroles sur la responsabilité environnementale et le développement durable qui sont affichées sur le site internet de Vinci – en tout cas, s’agissant de la Russie.  La puissance de son lobbying permet à votre société d’inciter des responsables français à s’adresser à leurs homologues russes pour inciter ces derniers à accelérer le développement d’un projet qui vous est si avantageux.  Ce qui revient à lancer un appel à réprimer plus efficacement la société civile et à détruire l’environnement dans lequel nous vivons.

Il nous serait très agréable de croire que vous avez été induit en erreur par les autorités russes au sujet de « l’efficacité » des mesures de compensation. Si cela était le cas, nous vous recommanderions la lecture de l’étude indépendante sur l’impact environnemental du projet.  Et si vous ne croyez pas les experts russes, vous pourriez demander au parti français des Verts, ou au WWF de France de vous renseigner sur les conséquences de la fragmentation des forêts qui entourent des zones densément peuplées, ou de la possibilité ou l’opportunité de transplanter des chênes vieux d’un siècle et demi.

Mais si votre société a décider de tirer avantage de la situation peu enviable de la Russie pour conduire ici une politique néocoloniale de coopération avec les dirigeants corrompus au détriment des intérêts de la population, alors j’aimerais vous rappeler que la Russie a connu des époques bien pires.  Mais même à genoux, elle a toujours su trouver la force de se relever, et cette Russie forte fut souvent l’allié et l’ami irremplaçable de la France –  ceci, dans une mesure non négligeable, grâce aux sympathies que notre société éprouvait pour la France.  Pour les Russes, la France à toujours été le symbole des Lumières et de la lutte pour la liberté.  Ce n’est pas par hasard que la connaissance de la langue française fut si longtemps un acquis obligatoire de toute personne instruite en Russie, et que la Marseillaise fut, pour ainsi dire, l’hymne des combattants russes contre la tyrannie.

Nous sommes aujourd’hui abasourdis de voir la France se transformer pour nous d’un symbole de liberté et de progrès en un symbole de la victoire des intérêts privés, de la corruption et du compromis sur le bien public, la nature et la société civile. Nous vous prions instamment, si vous tenez un tant soit peu au bon nom de votre société et à la réputation du pays qu’elle représente, de vous retirer sans conditions de la participation à ce projet scandaleux.

C’est encore possible aujourd’hui, alors que le « client » russe du projet, la société Avtodor, souhaite renégocier le contrat de concession.  Plus tard, au mois de mars, débutera la phase « chaude » de l’opposition,  avec les vagues de répression et de non-droit qui suivront.  Et c’est votre société et votre pays qui porterez aux yeux des citoyens de Russie et du monde entier la pleine responsabilité des événements, même si vos « partenaires » russes vous promettent de se charger des basses besognes.

 Source : Mediapart.
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