Contre l’agro-industrie, pour la biodiversité, pour le respect des communautés paysannes, le beau et bon combat de Slow Food

La culture de la biodiversité mis en scène à Terra Madre. © MR

Slow Food. Tous les deux ans, les années paires, c’est la grand-messe de tous les producteurs les plus attachés à leurs terroirs, la réunion de toutes les appellations contrôlées.

Installés sur le site des anciennes usines Fiat à Turin, au Lingotto, d’immenses bâtiments post-industriels accueillent trois vastes halls dans lesquels se répartissent d’abord l’ensemble des régions italiennes : la Lombardie, le Frioul-Vénétie, la Ligurie, L’Emilie Romagne et le Trento Adige dans le premier, puis viennent le Piémont, (la région d’accueil), la Toscane, la Molise, les Marches, l’Umbrie, le Val d’Aoste, le dernier accueillant le Latium pour le centre de l’Italie et la Campanie, Les Pouilles, le Basilicate, la Calabre, la Sicile et la Sardaigne représentant le sud.

Impossible donc de les faire tous. Dans ceux qu’on parvient à parcourir on y rivalise de produits d’exception nés de savoir-faire ancestraux, issus de l’élevage ou des cultures locales paysannes, salumi, proscuitto, polenta, farina intégrale, aceto balsamico, pomodorri antiche (tomates achetées en octobre et que vous pouvez encore déguster jusqu’en mars !), condiments de toutes sortes, lentilles bio, petits pois séchés, anchois, conserves de fruits, de légumes, confitures, mozzarelle. C’est cocagne.

On y goûte et déguste des milliers de produits exposés, vantés, primés, une fois, cent fois, mille fois dans ces foires qu’on voudrait toutes avoir parcourues tant elles démontrent le rapport intime, l’intelligence des savoir-faire transmis de générations en générations, source infinie de plaisirs alimentaires renouvelés.

Tours de mains dévoilés, cours de cuisines ininterrompues, ça crie, ça sourit, ça cabotine, ça s’extasie. Bravissimo. A Slow Food la cuisine est un théâtre. Slow Food est une foire. Slow food est un  » joyeux bordel ».

Questions saveurs, on fait dans le melting pot. S’y côtoie la poule, le cheval, le bœuf et le cochon sans oublier la biquette. Y coule à flot le spumante, maints salumi vous allèchent, on y détourne les bouteilles de coca-cola pour y mettre du coulis de tomate, les visages y sont rougeauds de chaleur et de plaisirs, on y entend une tarentelle, mille accents vous strient les oreilles mais on en redemande.

Du coulis de tomate dans les bouteilles d’un breuvage interdit au Salon du goût ! © MR

Ca y est vous y êtes vraiment comme les 200 000 personnes qui s’y pressent. De nombreuses conférences s’y déroulent, on y parle agriculture urbaine, semences paysannes, réchauffement climatique. Toute cette dimension alternative y est présente mais cependant modérée…le « joyeux bordel » étant encadré, ticket d’entrée et marketing alimentaire obligé de grands syndicats ou regroupements plus informels de producteurs ou d’institutionels (Parmesan, promotion des régions). La morale y est sauve, ce n’est pas La grande bouffe de Marco Ferreri. Certains y dénoncent d’ailleurs à l’entrée à grands renforts de tracts les compromis et compromissions à l’éthique (en particulier pour ce qui concerne la souffrance animale) de la part de ce Salone del gusto.

 Le stand d’un mouvement de jeunesse allemand militant à Slow Flood © MR

Slow Food n’en contribue pas moins à défendre une conception plurielle, diverse, soutenable et… jouissive de l’agriculture. Et c’est bien ainsi. En France, pays pourtant pas peu fier (à juste titre) de sa gastronomie, le mouvement n’a pas pris vraiment racine. Le démontage d’un Mac Do par la Confédération paysanne de José Bové participait de cet esprit de résistance à la mal bouffe mais sans trouver les indispensables ressorts pour faire participer le plus grand nombre et susciter un engouement durable et des formes pérennes (institutionnalisées) à ce combat. C’est bien là le secret de la réussite de Slow Food.

Diversité des céréales, défense des semences paysannes, un combat de Slow food. © MR

C’est ainsi donc qu’entre fabrication de farine, secrets ici éventés de la pate à pizza, dégustation commentée de San Daniele, parmesan éventré que fouraille une lame d’acier, les files d’attente s’allongent.Vous en êtes.

Un grissini à la main, on vous y dépose une délicate et transparente tranche de proscuitto surgie d’une ancienne et rutilante machine à trancher, graissée mille et mille fois du cul d’un porc sauvage ou d’une mortadelle pistachée. Les mains s’avancent, les bouches s’entrouvent, les langues se tendent.

Vins du Frioul, grands crus de la Valpolicella, risotto incroyable, fromages aux mille saveurs, un miel des Dolomiti Bellunesi accompagne en bouche les derniers éclats d’un grumelleux Monte Veronese.

Les pieds vous font mal, le bruit vous assomme, les épaules souffrent, cisaillées sous le poids des sacs de victuailles, vous ne savez plus ou donner de la bouche mais vous trouvez encore le temps d’assister à une conférence ou de vous entretenir avec un producteur de lentilles qui mettra toute son énergie et sa passion à vous expliquer le pourquoi du comment.

Au plaisir de manger sans faim, à la gourmandise assumée, s’ajoute le plaisir de comprendre. Gosiers, sacs et palabres savantes sont à la fête. La tête vous tourne mais vous vous entêtez car comme on dit aujourd’hui : c’est trop bon. Et pourtant ce n’est jamais trop bon.

Ne dites jamais c’est trop bon à celui qui s’échine à résister aux mirages des pesticides ou autres saloperies (qu’en bout de chaine vous ingurgiterez).  Jamais trop bon pour eux qui justement ne travaillent pas à la chaine, pas plus au temps passé, mais sur pied, à la saison, courbé mais la tête dans les étoiles.

Ils sont présents à Terra Madre, la partie du salon consacrée aux producteurs de tous pays. De la Bulgarie à la Corée, du Pérou à la Colombie, ce sont plus de 2000 communautés qui partagent le même combat, la diversité, l’autonomie plutôt que la concurrence, le partage plutôt que l’accaparement. Place à pizza, cuisines de rues (voir l’exposition organisée par la dionysienne Fiona Meadows au VIA jusqu’au 18 novembre). Il y a de la place pour tous.

A peine sortis, et vous voilà plongés dans l’enœthèque. Des milliers de vins là aussi classés par région. Les nez épousent les courbes des verres à pied, des tickets servent de sésame à dégustation, Pinot Grigio, Barolo, Barbera, Chianti classico ou autres Lugana et dolci. On ne s’en lasse pas. Retour à la cassa, et derechef aux stands, la liste à la main. Mais il faut bien mettre un terme. Un poco ubriaco, vous affrontez le froid et la pluie jusqu’à la station Lingotto. Les rames sont pleines. Les ventres aussi. Un bonheur simple se lit sur les visages.

Un bonheur simple absent des visages que plus tardivement l’on croise aussi  dans Turin, des mains qui se tendent sous la pluie, les mains de ceux qui ont froid et faim comme dans de nombreuses métropoles d’Europe, les mains de ceux qui ne reviennent pas de Slow Food, des victimes de l’industrie du profit, du toujours plus pour les uns, du toujours moins pour le plus grand nombre.

Le combat de Slow Food est aussi leur combat.

Un combat pour la souveraineté alimentaire contre la logique de l’agro-industrie qui détruit sols et communautés paysannes.

Un combat contre le gâchis alimentaire de nos sociétés.

Un combat qui s’oppose à la privatisation des semences.

Un combat contre l’accaparement des terres.

Un combat contre l’appauvrissement, pour la dignité des travailleurs de la terre, et la terre elle-même.

Un combat qui ne cessera de porter un message plein de bon sens : « Lorsque le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors tu découvriras que l’argent ne se mange pas « .

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